Paris, mars 2026. Nawaz, guide du Karakoram et cofondateur de Beyond the Wonderland, se retrouve face à Pierre Mazeaud. L'alpiniste a 96 ans. Quelque part dans la profondeur de cette rencontre, une image remonte : le grand-père de Nawaz, Hunar Baig, portant les charges d'une expédition française sur les glaciers du Karakoram. Des décennies séparent ces deux moments. Rien de vraiment essentiel ne sépare ces deux hommes.

Un homme façonné dans le calcaire des Dolomites

Pour comprendre le poids de cette rencontre, il faut d'abord comprendre qui est Pierre Mazeaud et ce que représente son parcours. Né en 1929, juriste de formation, figure politique française, il a mené deux vies en parallèle avec une intensité peu commune : celle du droit et de la République, et celle des parois verticales.

C'est dans les Dolomites qu'il forge ses premières armes. Le massif, dans le nord-est de l'Italie, était dans les années 50 l'un des terrains les plus exigeants de l'alpinisme européen. Des tours de calcaire jaune et rose, des faces nord glacées, des voies où la moindre erreur se paie cash. Mazeaud y apprend la précision du geste, la lecture de la roche, le sang-froid qu'on ne peut pas s'inventer.

La Civetta, cette paroi nord-ouest de 1 200 mètres qui surplombe la plaine vénète, est l'une de ses premières grandes réalisations. La Tre Cime di Lavaredo, les trois tours iconiques qui symbolisent les Dolomites depuis un siècle, il les gravit selon des itinéraires que peu osaient emprunter à l'époque : voie Comici à la Cima Grande, voie Cassin à la Cima Ovest. Mais c'est en juillet 1959 qu'il marque l'histoire de l'alpinisme européen aux côtés de René Desmaison : l'ouverture de la « voie Couzy » dans la face nord de la Cima Ovest — un itinéraire direct et exposé, conçu deux ans plus tôt par Desmaison, que peu d'alpinistes auraient osé tenter. Ces parois lui donnent une technique et une philosophie qu'il portera jusqu'en haute altitude, décennie après décennie : on ne négocie pas avec la roche. On écoute.

"La montagne ne pardonne pas l'approximation. Elle t'oblige à être honnête avec toi-même. C'est le seul endroit où tu ne peux pas mentir."

Pierre Mazeaud, Paris, mars 2026
Pierre Mazeaud et Nawaz à Paris, mars 2026 — Beyond the Wonderland
Paris, mars 2026 · Nawaz et Pierre Mazeaud · La montagne comme langue commune entre deux générations

Le Karakoram : là où la légende s'est vraiment écrite

Si les Dolomites ont fait l'alpiniste, c'est le Karakoram qui a fait la légende. Pierre Mazeaud revient plusieurs fois dans ce massif qui s'étend entre le Pakistan, la Chine et l'Inde, à une époque où les cartes avaient encore des zones blanches et où chaque expédition ressemblait à une aventure d'exploration pure.

À partir des années 70, il revient régulièrement dans ce massif, à une époque où chaque expédition relevait encore de l'aventure d'exploration pure. Dans les années 70 et 80, il explore les abords du Broad Peak et les glaciers de la Baltoro, ce corridor glaciaire de 62 kilomètres qui conduit aux pieds des plus grands 8 000 mètres du monde. Il n'est pas là pour conquérir au sens guerrier du terme. Il est là pour comprendre.

Pierre Mazeaud en haute altitude — les jalons essentiels

  • 1950–1965, Dolomites : premières et répétitions de voies majeures sur la Civetta, la Tre Cime di Lavaredo, les Aiguilles de Chamonix et les grandes faces nord alpines. À une époque où grimper en libre sur mille mètres verticaux était encore l'exception absolue dans l'alpinisme européen.
  • 1982, Nanga Parbat (8 125 m) — chef d'expédition : Pierre Mazeaud dirige une expédition française vers le neuvième plus haut sommet du monde, surnommé la « Killer Mountain ». Les conditions météorologiques difficiles de cette saison-là empêchent la majorité de l'équipe d'atteindre le sommet ; seul l'Allemand Hans Engl parvient à la cime. Mazeaud relate cet échec collectif dans son livre Nanga-Parbat, montagne cruelle (Denoël, 1982) — un témoignage rare sur l'humilité que la haute altitude impose, et sur la responsabilité particulière d'un chef d'expédition envers ses hommes.
  • 1978, Everest (8 848 m) — première ascension française du toit du monde : à 49 ans, Pierre Mazeaud dirige et participe à la première expédition française à atteindre le sommet de l'Everest, le 15 octobre 1978. Il sommite avec Jean Afanassieff, Nicolas Jaeger et l'Autrichien Kurt Diemberger (caméraman d'altitude). L'expédition de 66 jours, soutenue par TF1 et France Inter, emprunte la voie classique du col Sud avec usage d'oxygène complémentaire en haute altitude. Mazeaud raconte cette aventure dans son livre Everest 78 (Denoël, 1978).
  • 1984, Gasherbrum I (8 068 m) — chef d'expédition : Mazeaud dirige une expédition vers le onzième 8 000 du monde, dans le massif du Karakoram pakistanais. Le mauvais temps en altitude oblige l'équipe à renoncer avant le sommet.
  • 1985–1987, Gasherbrum II et Broad Peak (8 047 m) : Pierre Mazeaud continue d'organiser des expéditions himalayennes dans le Karakoram, sans grands succès au sommet mais avec une fidélité rare à cette région du Pakistan. Il évoque ces échecs successifs dans Les cailloux et les mouches, ou de l'échec dans l'Himalaya (Orban, 1985), où il assume avec lucidité ce que la montagne enseigne à ceux qui ne sommitent pas.
  • Années 70–90, Karakoram : sur plus de vingt ans, plusieurs séjours dans le massif, reconnaissances autour du Broad Peak, glaciers du Baltoro, vallées du Gilgit-Baltistan encore très peu documentées. C'est lors de ces séjours qu'il croise les porteurs et guides du Karakoram, dont Hunar Baig, originaire de Passu — grand-père de Nawaz.
  • Politique et montagne : Pierre Mazeaud a mené une carrière politique de premier plan en parallèle de sa vie d'alpiniste, sans jamais sacrifier sa relation à la montagne. Député de Haute-Savoie pendant plusieurs mandats, il fut Secrétaire d'État à la Jeunesse et aux Sports de 1973 à 1976 sous le gouvernement de Jacques Chirac, puis Conseiller d'État. À partir de 1998, il siège au Conseil constitutionnel français, dont il devient Président de 2004 à 2007, nommé par Jacques Chirac. La montagne lui enseignait quelque chose que la politique ne pouvait pas donner : l'humilité face à ce qui nous dépasse vraiment.

Ce qui frappe, en l'écoutant parler du Karakoram, c'est la précision sensorielle de ses souvenirs. Le vent du Baltoro a une texture particulière, froide et sableuse, qui colle à la peau et brûle les lèvres. Le son d'un sérac qui se fracture au petit matin porte quelque chose d'inhumain. La couleur du ciel à 7 000 mètres, un bleu foncé qui n'existe nulle part ailleurs sur terre. Ces détails-là, Mazeaud les cite comme si c'était la semaine dernière.

Hunar Baig : le porteur qui a traversé l'histoire

Il y a une chose que les récits d'expédition européens des années 70 mentionnent parfois avec respect, parfois avec une distance condescendante, et que l'histoire de l'alpinisme commence seulement à reconnaître vraiment : le rôle des porteurs de haute altitude. Ces hommes qui montaient les charges, installaient les camps, et portaient littéralement les conditions de survie des grimpeurs sur leurs épaules pendant des semaines.

Hunar Baig était l'un d'eux. Originaire de Passu, village du haut Hunza à environ 2 500 mètres d'altitude, grand-père de Nawaz (dont la grand-mère, elle, est originaire de Shimshal), Hunar Baig a accompagné plusieurs expéditions françaises dans le Karakoram. Il faisait partie de ces porteurs d'élite du haut Hunza — Passu, Shimshal, Gulmit — reconnus pour leur endurance hors norme et leur connaissance intime des glaciers, une connaissance qui se transmet de génération en génération depuis des siècles dans ces vallées.

Hunar Baig, porteur de haute altitude originaire de Passu — grand-père de Nawaz, Beyond the Wonderland
Hunar Baig · porteur de haute altitude · originaire de Passu, vallée du Hunza · grand-père de Nawaz

Ce que Mazeaud a su faire, et ce qui distingue son rapport aux équipes locales, c'est la façon dont il reconnaissait ces hommes. Pas comme de la logistique humaine. Comme des partenaires. Hunar Baig parle encore aujourd'hui de lui avec une précision et une chaleur qui disent tout : l'attention que l'alpiniste français portait aux porteurs et aux équipes locales était sincère, généreuse, et rare pour l'époque. Cette générosité-là, elle s'est gravée dans la mémoire familiale et elle a traversé les décennies.

Livre de Pierre Mazeaud

Des cailloux et des mouches, ou Échec à l'Himalaya

Dans ce livre, Pierre Mazeaud raconte ses aventures au Karakoram et dans l'Himalaya. Il y mentionne Hunar Baig, grand-père de Nawaz, et témoigne de son respect pour les porteurs et guides locaux qui rendaient ces expéditions possibles. Un document humain autant qu'alpinistique, qui éclaire d'une lumière particulière la rencontre de mars 2026 à Paris.

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Paris, mars 2026 — quand les fils se retrouvent

Nawaz n'est pas arrivé à cette rencontre sans préparation. Il savait qui était cet homme. Il avait entendu son nom des dizaines de fois dans la bouche de son grand-père Hunar Baig, qui évoque Mazeaud avec une affection et une précision que les décennies n'ont pas effacées. Les récits des expéditions, les conditions de l'époque, la façon dont le Français traitait son équipe avec un respect inhabituel pour les standards du temps. Ces histoires avaient forgé quelque chose dans l'esprit de Nawaz bien avant qu'il rencontre l'homme lui-même.

Ils ont parlé pendant un long moment. Du Karakoram, naturellement. Des glaciers de la Baltoro qui reculent depuis vingt ans sous l'effet du dérèglement climatique. Des villages de Shimshal connectés par route en 2003 seulement, après des décennies d'isolement total. Des nouvelles générations de guides locaux qui proposent aujourd'hui des expériences que même les meilleures agences internationales ne peuvent pas reproduire, parce que la connaissance intime d'un territoire ça ne s'achète pas.

Mazeaud écoutait avec cette attention particulière des grands montagnards, une façon de se concentrer sur ce qu'on dit sans rien perdre. Il a posé des questions précises sur l'état actuel du glacier de Shimshal, sur les accès au Minglik Sar, sur les conditions hivernales dans la haute vallée. La curiosité d'un homme pour qui la montagne n'a jamais été un territoire conquis mais un interlocuteur permanent.

Nanga Parbat depuis les Fairy Meadows — agence de trekking Pakistan Beyond the Wonderland
Nanga Parbat depuis les Fairy Meadows · Le Karakoram et ses 8 000 mètres continuent d'appeler

"Ce qui m'a frappé chez Pierre, c'est qu'il ne parle pas de la montagne comme d'une victoire. Il en parle comme d'une conversation. Une longue conversation avec quelque chose de plus grand que lui. Et c'est exactement ce que mon grand-père racontait de lui depuis toujours."

Nawaz, cofondateur de Beyond the Wonderland

Trois générations : une transmission qui traverse le temps

Il y a quelque chose de vertigineux dans cette continuité. Mazeaud arrive dans le Karakoram dans les années 70, à une époque où ces massifs sont encore terra incognita pour la plupart des Européens. Hunar Baig l'accompagne, porte ses charges, apprend de cet alpiniste généreux ce que peut être une relation respectueuse entre un grimpeur occidental et les équipes locales. Des décennies plus tard, son petit-fils Nawaz cofonde une agence dont l'ADN est précisément cette relation.

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Années 1970–1980 · Karakoram

Hunar Baig, porteur de haute altitude

Originaire de Shimshal, il accompagne les grandes expéditions françaises et européennes dans le Karakoram. Réputé pour son endurance et sa connaissance des glaciers, il rencontre Pierre Mazeaud et nourrit la mémoire familiale d'un respect mutuel qui traversera les générations.

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Décennies suivantes · Shimshal, 3 100 m

La transmission orale, les récits qui forment

Hunar Baig transmet à sa famille les histoires de ces expéditions. Il parle de Mazeaud avec précision et chaleur, de la façon dont il respectait les équipes locales, de la montagne comme lieu d'égalité entre les hommes. Ces récits forment Nawaz dans son enfance à Shimshal, bien avant qu'il devienne guide.

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2026 · Paris · Beyond the Wonderland

Nawaz, guide, cofondateur, passeur

Nawaz rencontre Pierre Mazeaud à Paris. Ce n'est pas la rencontre de deux étrangers. C'est la rencontre de deux personnes reliées par une histoire commune, par le nom d'Hunar Baig prononcé dans deux familles à des milliers de kilomètres de distance. L'alpinisme comme lien humain qui traverse le temps.

Ce que cette histoire dit de notre façon de voyager

Au fond, ce que cette rencontre illustre mieux que n'importe quel argumentaire, c'est la nature de ce que nous essayons de construire avec Beyond the Wonderland. Le Karakoram n'est pas un décor. Ce n'est pas un terrain de jeu exotique qu'on traverse le temps d'une aventure et qu'on laisse derrière soi. C'est un territoire vivant, habité, avec une histoire humaine longue et profonde.

Quand vous partez avec nous sur le glacier de Shimshal ou sur les moraines du K2, vous ne marchez pas dans un espace vide. Vous marchez dans des lieux que des générations de porteurs, de guides, de bergers ont parcourus avant vous. Hunar Baig a posé ses pieds sur ces mêmes sentiers. Mazeaud aussi. Et cette continuité-là, invisible mais réelle, change la qualité de ce qu'on vit.

Mazeaud a 96 ans ce soir-là à Paris. Il se lève de sa chaise pour serrer la main de Nawaz, et dans ce geste simple et direct, on voit passer soixante ans d'alpinisme. La montagne est belle et brute à la fois. Elle ne demande pas à être expliquée. Elle demande à être respectée.